Editions Nawa

Conseil de lecture : Textes Politiques Tome 2

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Le Tome 2 des textes Politiques édité par les Editions Nawa se concentre sur la Siyassa Shari’yya de Ibn Taymiyya, qui a été entièrement traduite et commentée par Aïssam Aît-Yahya. Pour commencer qu’est-ce que la Siyassa Shari’yya ? Ibn Khaldoun nous dit : « La  siyassa est l’art de gouverner une famille ou une cité conformément aux exigences de la morale et de la sagesse, afin d’inspirer aux masses un comportement favorable à la conservation et à la durée de l’espèce. » Il s’agit donc d’une « conduite politique émanant d’une autorité (sultan) se conformant à la légalité religieuse (shar’) et découlant d’elle ».

Aïssam Aît-Yahya met en avant le contenu et l’utilité de la siyassa à l’époque de Ibn Taymiyya mais aussi son utilité et ses limites à notre temps. Il démontre que les solutions proposées par certains savants à une période donnée ne sont pas forcément à répété à notre époque où la configuration mondiale à changer et ait en faveur de l’Occident laïque. Les islamologues et autre laïques du monde arabe tentent de trouver des voies permettant la sécularisation des sociétés musulmanes en donnant une mauvaise interprétation des textes de certains savants du sunnisme comme Ibn Taymiyya. Ce livre nous en donne un bon exemple mais apporte aussi des réponses à exploité pour revivifier les sociétés musulmanes sans forcément passer par l’insurrection armée qui est, malheureusement, la pratique courante dans le monde musulman depuis la mort de Ali Ibn Abou Talib et qui plonge la société musulmane dans le chaos et la stagnation.

Le livre met aussi en avant la conduite que les dirigeants se doivent d’adopter pour gouverné en respectant le Coran et la Sunna et met aussi l’accent sur les responsabilités des gouvernés qui ne sont pas sans reste dans l’état actuelle des choses. Aïssam Aît-Yahya propose des piste à suivre et des modèles d’institutions islamiques théoriques et à mettre en place pour permettre la bonne gouvernance en se basant sur la siyassa de Ibn Taymiyya mais aussi sur l’exemple des Califes Bien Guidés dont Omar Ibn al-Khattab. Il déconstruit, entre autres, le mythe de l’interdiction de se rebeller contre le détenteur du pouvoir en affirmant, preuves à l’appuie, que cette décision à été prise pour empêcher les révoltes des sectes comme les chiites et les Khawarijs, alors qu’elle n’a aucune valeur à notre époque car n’a de légitimité qu’à son époque. A travers ce mythe, les gouverneurs absorbent le pouvoir religieux en faisant des savants de simple fonctionnaires de l’Etat, ce qui revient à suivre les traces des Occidentaux qui ont donné aux rois le pouvoir religieux (ex : Louis XIV le roi soleil) et qui a fini par entraîner la sécularisation puis la laïcisation de ces pays.

Aïssam Aït-Yahya : Définitions et conséquences de la sécularisation et de la laïcisation !

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Les origines chrétiennes d'une laïcité musulmane

« La sécularisation est le phénomène par lequel la religion perd de son aura, de sa sacralité,, de son importance et de sa crédibilité dans la conscience des hommes. D’abord au niveau individuel, au sein de sa propre sphère privée, pour ensuite se répercuter au niveau de la collectivité toute entière quand cette « relativisation de la foi », est partagée par tous. La laïcisation est donc finalement l’étape suivante puisque ici, la religion cesse d’être logiquement une convention collective dans l’organisation politique, sociale et juridique de la société humaine. La religion cesse d’être structurante, on lui dénie tout rôle « normatif » dans la sphère publique : elle n’est donc plus une source pour la production de règles sociales et comportementales et plus aucun pouvoir publiquement coercitif ne lui est reconnu. Elle cesse d’être une référence dans le système et le fonctionnement des institutions que les hommes ont mis en place.

[…] Finalement, comprenons bien que sécularisation et laïcisation induisent toutes et automatiquement une refondation conscientisée des rapports entre Dieu et les hommes. La place qu’occupe l’entité divine dans l’esprit des hommes est donc totalement remise en question : lesdeux processus ont le point commun de faire reculer le poids et l’importance de la religion. C’est dans ce sens, qu’il faut comprendre que la sécularisation et la laïcisation favorisent aussi le déisme, le théisme, l’agnosticisme voir l’athéisme, qui était auparavant des attitudes marginale, et même marginalisées, dans les sociétés religieuses pré-sécularisées. »

[Aïssam Aït-Yahya – Les origines chrétiennes d’une laïcité musulmane – Éditions Nawa – Pages 24 à 26]

Ibn Taymiyya : Tous les Prophètes étaient musulmans, de Adam à Mohammed (Aleyhim Salam) !

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Sans_titre_11« Il [Allah] ordonna donc aux Messagers d’instituer la Religion et de ne point diverger. c’est pour cela que le prophète (SalaLlahou Aleyhi wa Salam) a dit dans le hadith authentique :

« Tous les prophètes appartiennent à une seule religion. Les prophètes sont des frères de mères différentes. Et il n’est pas d’homme plus digne que moi de se réclamer du fils de marie car il n’y a entre lui et moi aucun prophète.«  [Rapporté par al-Boukhari et Mouslim]

Cette religion n’est autre que l’Islam [soumission à Allah], car Allah n’agrée nul autre culte que l’Islam depuis les premières générations d’humains jusqu’aux dernières. Tous les prophètes professaient donc l’Islam. Allah a dit au sujet de Noé :

« Raconte-leur l’histoire de Noé lorsqu’il dit à son peuple : «Ô mon peuple ! S’il vous est pénible de me voir parmi vous et de m’entendre vous rappeler les signes de Dieu, c’est à Dieu que je m’en remets. Mettez-vous alors d’accord avec vos associés , étalez vos desseins au grand jour et prenez votre décision à mon sujet sans plus attendre ! Si vous tournez le dos à la foi, sachez que je ne vous réclame aucun salaire, car mon salaire n’incombe qu’à Dieu. Il m’a été ordonné d’être soumis à Sa volonté [muslimûn = musulman = soumis à la volonté d’Allah].«  [Coran, Sourate 10 versets 71 et 72]

Il dit au sujet d’Abraham :

« Mais qui donc se détournera, à moins d’être un esprit insensé, du culte d’Abraham ? Cet apôtre que Nous avons élu en ce monde, et qui siégera parmi les justes dans la vie future, Abraham auquel Allah a dit : «Soumets-toi !», et qui aussitôt répondit : «Je me soumets au Maître de l’Univers !» Abraham qui fit cette recommandation à ses enfants, suivi en cela par Jacob : «Ô mes enfants ! Allah a choisi pour vous cette religion. Que votre soumission à Allah [muslimûn] soit totale et entière jusqu’à votre mort ! »  [Coran, Sourate 2 versets 130 à 132]

Puis au sujet de Moïse :

« Ô mon peuple, dit Moïse, si vous croyez en Allah, mettez votre confiance en Lui, en tant que peuple soumis [muslimûn] à leur Seigneur. »  [Coran, Sourate 10 verset 84]

Puis au sujet du Christ (al-Masih) :

 » Et lorsque J’ai révélé aux Apôtres : “Croyez en Moi et en Mon Envoyé !”, ils répondirent : “Nous y croyons, et Tu es Témoin que nous sommes entièrement soumis [muslimûn].”  » [Coran, Sourate 5 verset 111]

Ainsi qu’au sujet des prophètes antérieurs :

« En vérité, Nous avons révélé la Torah comme guide et comme lumière, par lequel gouverne les Prophètes soumis [aslamû = Islam = soumis à la volonté d’Allah] à la volonté d’Allah.«  [Coran, Sourate 5 verset 44]

Enfin au sujet de Balqîs :

 » «Seigneur, dit-elle, je me suis fait du tort à moi-même , et avec Salomon, je me soumets [Aslamtu] à Allah, le Maître de l’Univers.» » [Coran, Sourate 27 verset 44]

[Le Lettre Palmyrienne de Ibn Taymiyya – Edition Nawa – Pages 183 et 184]

 

Aïssam Aït-Yahya : Les minorités musulmanes d’Occident ou comment le pseudo-réformisme détruit l’Islam ?

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Nous avons déjà expliqué comment s’était mise en place la création de nouvelles dénominations pseudo-juridiques pour qualifier l’espace mondial contemporain. Avec une justification par le fait, qui a commencé par revoir et rejeter la notion de Dar al Kufr, puis adopter une vision minimaliste du Dar al Islam, et finissant par une combinaison-fusion des deux, qui aboutira à la totale acceptation par les musulmans abusés d’un seul et unique « Dar » mondialisé. Toutefois, rappelons qu’au départ c’est la nécessité -voire l’exigence- de répondre à certaines problématiques qui a poussé ces nouveaux penseurs et imams, intellectuels et théologiens, à créer ces nouveaux principes, nouveaux principes totalement inacceptables, non pas seulement car les résultats sont faux et même dangereux pour l’intégrité de l’Islam, mais parce que toute la méthodologie de réflexion et d’analyse des problèmes est elle-même gravement erronée.

Ce postulat de départ est de prendre pour fait acquis, la présence de plusieurs millions de musulmans en Occident, issus de l’immigration, immigrés ou convertis (Près de 16 millions en Europe et 3 millions en Amérique du Nord). Or vivant en dehors du monde musulman, il fallait donc des réponses à leurs interrogations et questions nouvelles que suscitait cette présence. Bien entendu, ces imams-théologiens, à la méthodologie innovée, en plus de ne pas être foncièrement enracinés sur le terreau du dogme musulman (condition pour voir fleurir un fiqh islamiquement cohérent), ont de manière très évidente cherché à légitimer d’office et absolument cette présence musulmane en Occident. Sans jamais en discuter les raisons historiques ou la légalité islamique autrement que de manière superficielle et simpliste, en balayant d’emblée les fondements, pour se jeter sur les ambiguïtés, en faisant des cas exceptionnels et leurs permissions (rukhsa) une règle générale, et la règle générale si exceptionnelle qu’elle devient une théorie utopique jamais appliquée (telle la shari’a elle-même)…

Pour cela, ils développèrent l’idée d’un fiqh spécialement adapté aux minorités musulmanes vivant en Occident : le fiqh al-aqalliyât (de qalîl signifiant peu). Prenant pour modèle le Prophète lui-même (sallallahu ‘alayhi wa salam) à la Mecque et ceux des premiers émigrés musulmans en Abyssinie, ce fiqh fait des versets mecquois la base de son existence.

Il ne s’agit pas de remettre foncièrement en cause celui-ci, mais de montrer comment ce genre de fiqh dans des mains peu intègres (théologiquement parlant) qui n’ont pas la conscience et l’éthique que suppose cette tâche, peut causer bien plus de mal qu’autre chose.

Principes méthodologiques de la déconstruction de l’Islam par le fiqh al aqalliyât d’Occident

Tout d’abord, ils partent du postulat ‘alamiyat ul-islam : l’universalité de l’Islam. Notion fondamentale issue de la croyance musulmane : l’Islam est une vérité adoptable et applicable en tout temps et tout lieu (fi kulli makân wa kulli zamân). Pourtant chez eux, lorsque l’on analyse leurs discours, leurs prises de positions et les résultats de leurs « efforts de jurisprudence » (ijtihâd) on remarque très aisément que toutes les modalités sont complètement inversées et en absolue défaveur de l’islam et de ce qu’il recouvre. Puisque l’Islam est universel : finalement c’est donc à l’Islam de faire l’effort doctrinal de se réformer pour épouser l’universalité (occidentale !) et aux musulmans de faire des concessions dans le temps et l’espace où ils vivent. Il faut préciser ce point : on ne remet pas en cause l’idée que le musulman ne peut pas vivre pleinement son Islam et sa pratique dans un pays non-musulman.

Certes, il est évident qu’il y a toujours compromission entre ce que l’on doit faire et ce que l’on peut que faire. Seulement ces compromis doivent être légaux d’un point de vue de l’Islam, dans le but visé et dans son essence, et surtout ne pas amorcer de logique perverse et contre-productive pour l’intégrité de l’Islam lui-même (ce qui n’est pas le cas avec le fiqh al-aqaliyyat de nos nouveaux juristes). Inutile de revenir sur les multiples situations schizophréniques de cette situation, qui de toute façon est islamiquement anormale. C’est notre point de divergence avec eux, puisqu’eux n’y trouvent fondamentalement aucune contradiction. Car c’est que le principe de ‘alamiyat al islam va les aider à alléger le fiqh musulman traditionnel. Trop lourd, trop rigide selon eux. Rendre plus aisé à pratiquer les rites du culte et les autres obligations liés à l’Islam : c’est la notion de tayssir al fiqh (faciliter le fiqh).

C’est de cette manière qu’ils ouvrent ici la boite de Pandore, car c’est donner à un espace historiquement et culturellement non-musulman la capacité et le droit d’influer sur la pratique de la religion elle-même. Non pas de manière temporaire, non pas de manière exceptionnelle, limitée dans le temps, non pas de manière circonstanciée : mais de manière absolue et légale puisqu’à la base, on considère légitime la présence musulmane en Occident (qui n’est plus considéré comme un vrai Dar al Kufr). Finalement ces derniers en arrivent même à accepter l’idée d’un ‘urf gharbi: des coutumes occidentales ”musulmanes” intégrées au fiqh de l’islam lui-même. Ils usent de manière enfantine de paroles de grands juristes qui énoncent qu’en fiqh on peut prendre parfois en compte les  »usages » ; mais ce qu’ils n’ont pas compris c’est que ce sont des usages issus des  »particularismes régionaux » de population musulmane et islamisée depuis des siècles ! Alors qu’à la base et en réalité ici dans notre cas, nous avons une culture majoritaire non musulmane, sécularisée postchrétienne, avec ses valeurs, son mode de vie et ses pratiques totalement non musulmane. Or ces pratiques sont intégrées et légitimées pour la faire entrer dans les modalités même de définition des règles du culte ! Ce n’est donc plus le culte (musulman) qui fonde la culture (majoritaire): mais la culture dominante [occidentale] qui règle le culte de la minorité [musulmane]. Voilà en somme comment on facilite l’assimilation absolue des musulmans à des valeurs qui ne sont pas les leurs et comment on occidentalise l’islam en occidentalisant les musulmans grâce au fiqh perverti. C’est ainsi qu’on comprend que cette notion de ‘alamiyat al islam est une parole véridique par laquelle ces nouveaux théologiens n’obtiennent que le faux, du fait de leurs conceptions et compréhensions erronées (kalimatul haqq yurîdû biha al-bâtil).

Comment le fiqh al aqaliyyat se transforme en fiqh al mustadh’afîn

Dans tout environnement politique et social dans lequel une minorité exogène perd sa cohésion intracommunautaire, l’assimilation est la règle, et elle finira par adopter valeurs et pratiques dominantes. Or dans un environnement coercitif, exigeant de se délester d’une partie de son identité pour faire symboliquement partie d’une communauté nationale, qui plus est, restrictive en termes de liberté, alors le processus d’assimilation radicale est d’autant plus renforcé. Que dire quand cette communauté perd les fondamentaux protecteurs qui définissent son identité et utilise des outils qui lui permettent de s’autodétruire ? Dans ce genre de société -telle la France- le fiqh al aqaliyyat, qui allège prétendument les contraintes et donne des pseudos-solutions à de vrais problèmes, est condamné à n’être qu’une suite perverse de concessions. L’ordre politique négocie peu (surtout pas avec les musulmans considérés comme les derniers représentants de l’ordre ancien à convertir à la modernité) ou ne négocie carrément pas quand il sait que la communauté musulmane n’a aucune cohésion.

Dans ce cas de figure, ce fiqh n’est qu’un fiqh du fait accompli, incapable de donner de vraies solutions, il permet simplement de faire accepter la situation telle quelle aux musulmans. Ce fiqh al aqaliyyat devient même un instrument privilégié du pouvoir dans le processus d’assimilation de ces minorités musulmanes. C’est l’outil de la réforme de l’islam et tous les réformistes qui ont le vent en poupe le savent et l’utilisent. Il y a une création d’un nouvel islam, totalement sur mesure grâce aux outils traditionnels de fiqh.

– Le principe de maslaha wa masfada (avantages et inconvénients) est inversé : la maslaha est celui du système, ce sont ses seuls intérêts qui sont pris en compte en réalité, ses seules vues et objectifs qui constituent la référence derrière toute la fumée qui sert à embrouiller la vision du musulman. Et revenir à la réalité de l’Islam est justement la masfada, la corruption, le trouble à l’ordre public.

– La règle Adh-dharûra tubîhu al-Mahzhûrât stipulant que la nécessité permet exceptionnellement les interdits, est la panacée suprême permettant de rendre licite l’illicite. Dans notre société débridée ultra libérale, individualiste où la surconsommation est la règle, tout devient nécessaire et tout est nécessité… En réalité, la nécessité de vivre comme les ”autres” est finalement la vraie nécessité qui peut et pourra tout permettre.

– Le principe de akhaffu adhararayn consistant dans une situation problématique imposée à choisir le moindre mal, devient une règle qui ne repose sur plus aucune logique de hiérarchie du mal. Justement car la mashala et la mafasda sont elles-mêmes inversées : le mal absolu est donc la solution la plus authentiquement islamique et le moindre mal est la solution ambiguë et innovatrice. Avec leurs conceptions, le mal est ce qui va à l’encontre de ce que souhaite le système, le moindre mal est d’accepter les solutions du système, ses règles du jeu, alors même que les musulmans ont la possibilité et la liberté de choisir d’autres solutions islamiquement plus licites et rationnellement plus viables.

– Le principe de maqassid ash shari’a était un outil servant à déterminer les buts et les objectifs (qasd) généraux de la shari’a, afin de pouvoir trouver des solutions à des problèmes, des indications pour montrer la voie (shari’a) à suivre pour les nouveaux ijtihâd. Mais dans leurs mains déterminer ces buts et objectifs devient la cause ultime pour annuler la shari’a elle-même. Ils croient avoir saisi ces objectifs, donc il devient inutile de garder cette shari’a comme voie législative à suivre.

– Le principe de fiqh al waqi‘, lui aussi est mal compris : cet outil permet de comprendre la réalité présente à travers les  »yeux et la conscience de l’Islam », afin que les juristes aient la compréhension globale du monde contemporain, ou celle plus précise d’un contexte particulier, pour émettre des solutions en absolue pertinence avec les sources islamiques. Ce principe dans cette compréhension innovatrice devient un des moyens pour que l’islam intègre en son sein la réalité contemporaine quelle qu’elle soit sans la remettre en cause. Ainsi, l’islam assimile son époque sans pouvoir influer sur cette époque. Et pire : ce n’est plus l’Islam qui comprend son temps, c’est le temps présent qui détermine la compréhension de l’Islam.

On pourrait multiplier ce genre d’examen critique et citer d’autres principes, pour montrer que tout cet ensemble au sein du fiqh al aqaliyyat transforme une minorité musulmane en minorité faible incapable de faire face avec son Islam à la réalité contemporaine. Une minorité sous pression qui tombe dans une logique de concession conscientisée par ce fiqh, servant à lui donner bonne conscience : ne sachant pas que ce fiqh les condamne à la faiblesse éternelle et même à la disparition de leurs identités spécifiques. Ou du moins la disparition des vrais marqueurs de cette identité. Le fiqh al aqaliyyat n’est en réalité, ici dans cette méthodologie déviée, qu’un fiqh al-mustadh’afîn (opprimés). Le problème est beaucoup plus grave, car ici, cela ne concerne pas que le fiqh en matière rituelle, cultuelle, vestimentaire ou alimentaire. Mais implicitement, il a touché, touche et touchera davantage le dogme lui-même avec des répercussions gravissimes. C’est comme si cette idée de tayssir al-fiqh se transformait aussi au fur et à mesure de son application dévoyée en tayssir al ‘aqida. Le dogme lui-même est allégé, amputé et modifié, par ce fiqh al-aqalliyat qui donne naissance par son ‘urf gharbi à une aqida al aqalliyat occidentalo-compatible.

Ici, je pourrais prendre des dizaines de cas (fatawas ou déclarations), extrêmement polémiques pour démontrer méthodiquement tout ce processus (les plus perspicaces feront très rapidement les déductions et les liaisons eux-mêmes) mais cela est inutile : il suffit de comprendre tout le mécanisme et d’en vérifier soi-même la validité.

Du fiqh al mustadh’afîn au fiqh fâsid wa mufsid

Rappelons que tout ce fiqh prévalait pour les minorités musulmanes du monde occidental, ce fiqh al-aqaliyyat, son tayssir al-fiqh et son ‘urf gharbi, tout cela déjà conditionné par le refus d’utiliser la notion de Dar al-Kufr et d’en tirer les conclusions qui en découlent. Pourtant, lorsqu’on sait que le phénomène de Mondialisation est un euphémisme pour ne pas dire Occidentalisation du monde, un autre phénomène extrêmement pervers se réalise. Le monde occidental domine indubitablement le monde depuis au moins deux siècles. La démocratie, les droits de l’homme, le libéralisme, la laïcité, le positivisme, le darwinisme, le socialisme (entre autres) sont toutes des philosophies clairement nées et façonnées dans le monde occidental. Et aujourd’hui elles constituent toutes des valeurs universelles, car l’occident s’est imposé universellement au monde. Le monde occidental constitue donc l’absolue référence de toutes les anciennes ères de civilisation. Or, le fiqh al-aqaliyyat et toutes ses funestes implications, développées à l’origine uniquement pour le monde occidental, tend à dépasser son cadre d’origine, et s’étend aussi dans le monde musulman.
Car comme l’Occident constitue la référence absolue, un modèle que tous tendent à suivre, l’islam occidental devient lui-même une référence pour les musulmans censés vivre dans des pays musulmans, au sein de sociétés musulmanes régies par des états musulmans. Cet islam créé en Occident, donc totalement occidentalo-compatible, a été créé dans leurs laboratoires et s’exporte par le phénomène de Mondialisation.

On se rappelle d’ailleurs les paroles de certains hommes politiques français qui disaient bien que l’Islam de France, est un projet qui dépasse même les frontières françaises. C’est ainsi que l’islam acceptable dans le monde occidental devient le seul islam que l’Occident accepte pour le monde musulman. Or les musulmans n’ont pas les moyens de s’y opposer puisqu’ils ont adopté et intériorisé le fiqh de la faiblesse. Ce qui est le plus cynique dans ce processus, c’est que par le phénomène de Mondialisation, les musulmans du monde arabo-islamique se sécularisent massivement et deviennent des croyants et des adeptes des religions séculières. Finalement, les musulmans authentiquement musulmans deviennent une minorité au sein de leurs propres pays, eux-mêmes prêts à avaler ce fiqh al-aqaliyyat finissant par son tayssir al-‘aqida

C’est un véritable cercle vicieux destructeur de la réalité de l’Islam et de la réalité de ce que recouvre l’identité musulmane qui se met en place. La logique de ce processus veut que nous allions tout droit vers l’acceptation par les musulmans d’un Dar Mondialisé qui n’est pour eux ni un Dar al-kufr ni un Dar al-Islam sans même qu’ils ne s’en soucient.

L’adoption d’un fiqh pervers qui ne se sert d’outil qu’à des fins de contorsions idéologiques et de manipulations scientifiques des sources authentiques et des règles véritables. Un phénomène de tayssir al-‘aqida, qui créé une nouvelle religion toujours dénommée islam mais complètement vidée de sa substance originelle et acceptable par le nouvel ordre politique mondial. La création de musulmans ”nominaux”, adeptes en réalité de religions séculières, refusant et combattant eux-mêmes les points les plus fondamentaux du dogme islamique.

Qui sont les musulmans qui résisteront à ce phénomène, et comment le combattront-ils efficacement, sont les deux seules inconnues de toutes ces évidences.

Aïssam Aït-Yahya

Source : Nawa édition

Aïssam Aït-Yahya : Dâr al-Kufr et Dâr ul-Islâm : Orientalistes et Néo-réformistes à l’assaut de la vision islamique du découpage mondial

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Pour comprendre l’opposition des néo-réformistes à la traditionnelle vision islamique concernant le découpage de l’espace mondial, il faut tout d’abord revenir sur les causes de notre situation actuelle. Pour ce faire, il est indispensable de séparer les facteurs externes des facteurs internes :

L’analyse externe vise à déterminer le contexte et l’environnement, en quoi ils influent négativement, comment ils aggravent ou de quelle manière ils ont fait naître le problème. Nous en avons déjà fait souvent référence ici et là : les causes historiques, la réalité contemporaine, le monde occidental, ses forces et ses pressions, qui font en sorte de ne pas laisser l’Islam libre de s’épanouir dans son espace civilisationnel, et demeurer seul maître de son histoire. Toutes ces entreprises, ces opérations, ces manipulations, ces buts et objectifs sont clairement visibles par toute personne éclairée, et ils sont d’autant plus faciles à saisir et à comprendre quand il s’agit de pointer du doigt les « autres ».

L’analyse interne, quant à elle, vise à diagnostiquer les faiblesses internes, savoir où elles se trouvent, comment elles sont apparues, de quelle manière elles aggravent la situation générale. A contrario c’est donc mettre le doigt là ou précisément le mal agit pour être capable d’élaborer des solutions. Par contre cette analyse est la plus ardue des deux car elle suppose recul et esprit critique. Elle suppose d’étudier un corps social dont on est partie prenante. Or, islamiquement parlant, l’analyse interne est prioritaire : « Lorsqu’un malheur vous atteint […] vous dites : “D’où vient ce malheur ?” Réponds-leur : “Il vient de vous-mêmes” » (Sourate al-’Imrân, V165).

Le mal le plus absolu, au delà de la situation collective des musulmans, c’est la dénaturation de l’Islam, son occidentalisation (via le processus de sécularisation), l’amputation d’une grande partie de sa réalité effective, la fin de sa civilisation (le pouvoir d’imposer son ordre chez elle). Tous ces facteurs impactent négativement sur la conscience musulmane, dans la vision de ce qu’est réellement l’Islam, dans les pratiques quotidiennes et dans la réalité de la foi. Ce cercle vicieux s’est renforcé depuis plus d’un siècle : en sécularisant l’Islam pour qu’il sécularise les musulmans, ou en sécularisant les musulmans de sorte qu’eux-mêmes sécularisent l’Islam. Un islam occidentalisé appliqué par des musulmans occidentalisés, que cela soit à Paris ou au Caire. Un orientaliste disait lors de la période coloniale: «*je n’appelle plus les musulmans à entrer dans le christianisme mais à sortir de l’Islam. Nous avons dépensé beaucoup d’argent, prononcé de nombreux discours, malgré cela nous n’avons pas réussi à dévier un musulman de sa religion. Il est plus facile de détruire que de construire. La destruction du musulman constitue la destruction de la religion elle-même». Or remarquons aujourd’hui que les enfants de ces orientalistes d’antan ont très bien compris que la meilleure des stratégies pour obtenir le meilleur des résultats est de faire détruire l’islam, par des musulmans eux-mêmes, de sorte que tous sortiront de l’Islam réel pour entrer dans un Islam fictif sans même en avoir eu conscience. De la même manière qu’il est plus facile à des étrangers de dominer un pays en faisant croire à sa population qu’il est indépendant que d’être directement au commande lors d’une colonisation…

Cette stratégie est largement facilitée dans le monde musulman et au delà dans le monde occidental, par une idéologie de la soumission inconsciente, innovée et créée par des individus et groupes issus de la Oumma très largement identifiables (historiquement et islamiquement). Ces derniers ont mis en place malgré eux toute une nouvelle architecture qui, sous divers prétextes, n’aboutira qu’à détruire la structure du dogme authentique de l’Islam, l’orthodoxie sunnite et finalement l’identité musulmane dans ce qui la distingue des autres. Tout ceci n’aboutissant qu’à incorporer l’Islam dans un nouveau Dînmondialiste, constitué simplement de sectes (firaq) ou d’écoles (madhâhib) dont l’une sera appelée ”islam” pour mieux tromper les musulmans.

Dialectique et méthodologie de l’imposture

Nous allons essayer de voir ici quelles sont les terminologies (mustalahât) et la méthodologie (minhâj) de cette nouvelle idéologie (fikra jadida). Nous allons essayer d’analyser de quelle manière leurs véritables innovations (bid’a), leurs visions biaisées et tronquées, leurs erreurs de bonne foi, leurs négligences condamnables, leur manque de rigueur, ou alors leurs tromperies, leurs manipulations, leurs mensonges et leurs propres illusions, s’y prennent de manière méthodique pour délier un à un les liens fondamentaux de l’islam dans nos cœurs et nos esprits : « Les liens de l’islam seront défaits les uns après les autres, et chaque fois qu’un lien sera défait, les gens s’attacheront au suivant. Le premier à être défait sera le lien de la Loi (d’Allah), et le dernier sera le lien de la prière».

Rejet de la dichotomie Dar al Islam/Dar al Kufr

Un des premiers sujets auxquels se sont attaqués ces nouveaux philosophes et leurs « chuyûkh », a été de remettre en cause la traditionnelle vision musulmane du monde. D’un côté le domaine de l’islam, les terres dans lesquelles ses lois, ses valeurs, son ordre, sa culture et son pouvoir règnent et dominent sur le plans juridique et politique, que ses habitants et sa population soient majoritairement musulmans ou non (Dar al-islâm). De l’autre coté, il y a tout le reste, c’est-à-dire les terres et territoires qui ne sont pas sous domination politique de l’Islam, cela même si la population est majoritairement musulmane. Or, si ces terres ne sont pas dominées par l’Islam, c’est qu’elles le sont par autre chose que l’Islam, cette autre chose n’étant pas l’islam est donc son opposé par essence, le non-islam quelle que soit sa forme et ses différentes modalités : c’est à dire al-Kufr (Dar al-kufr). Ibn Qayyim dit dans Ahkâm ahl adh-dhimma : « la majorité (jumhur) a dit le dar al-islâm est celle qui est la propriété des musulmans et gérée par les lois de l’islam, et ce qui n’est pas administré par l’islam n’est pas un dar al-islâm ». Comment ont-ils procédé pour rejeter ce principe clair et limpide ? Deux grandes méthodes.

1/ Première méthode : la multiplication des terminologies

Puisque ces derniers se réclament d’une certaine tradition scientifique sunnite, ce rejet ne pouvait pas être franc et décomplexé comme on le retrouve chez certains auteurs laïques modernistes par exemple. Ils se fondent donc sur tels ou tels ijtihad antérieurs décontextualisés, en les surexploitant et en finissant par regrouper toutes leurs propres extrapolations pour donner naissance à de nouveaux ijtihad totalement innovés au-delà même des limites légales de la jurisprudence. On voit apparaître chez eux des termes comme :

– Dar Al Sulh (domaine de la conciliation)
– Dar Ad Da’wa (domaine de la prédication)
– Dar ash Shahada (domaine du témoignage)
– Dar al Amn (domaine de la sûreté).

Il ne s’agit pas de dire que certaines de ces terminologies n’ont jamais été utilisées par d’honnêtes savants dans l’histoire de la jurisprudence islamique, mais de montrer qu’aujourd’hui entre des mains malintentionnées et/ou non fermement enracinées dans le dogme, ou utilisées par des esprits déviants aux méthodes avec des buts innovés : elles se révèlent être des armes de destruction massive de la conscience islamique des musulmans. Celle qui détruit en eux la pertinence et l’intérêt de garder l’absolue dichotomie Dar al-Islam/Dar al-Kufr. Cette profusion de termes permet de semer la confusion et de faire oublier les fondamentaux ; en l’occurrence il s’agit ici de faire disparaitre l’idée qu’il y a (eu) et qu’il doit exister un Dar Al-Islâm malgré tout : c’est à dire là où l’Islam est absolument maître chez lui pour défendre son intégrité (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, vous en conviendrez tous). Nous disons bien « absolue dichotomie » car tous ces nouveaux termes ne pourront jamais remplacer la pertinence de ceux mis en place par les premières générations (salaf salih) et confirmés par leurs successeurs (khalaf). Car aujourd’hui, les configurations ont changées et le Dar ad Da’wa, Dar Shahada, et Dar al Amn sont utilisés par ces nouveaux penseurs et « imams » pour désigner l’ancien Dar al-Kufr (le monde non-musulman) mais dans lesquels vit une importante minorité musulmane : et c’est là que toute cette nouveauté prend son importance. Pour eux, le monde non-musulman est un monde dans lequel le musulman doit et peut faire de la prédication (da’wa) dans lequel il peut témoigner son islam (shahada) et où il est en sûreté (amn). Ce discours a pour seul but en réalité de justifier leur présence en Dar al-Kufr, et pour inciter à intérioriser comme absolument naturelle leur vie et leur mort en plein milieu de ces territoires non-musulmans ! Alors qu’une quantité astronomique de preuves à en faire déborder les bibliothèques sunnites montrent, stipulent et expliquent que cette situation est anormale, réprouvée, conditionné dans le temps et le lieu à certaines catégories précises (commerçants, diplomates, étudiants, etc.). Nos auteurs justifient cette présence sans jamais s’interroger, ne serait-ce que de l’ordre du « qui suis je, d’où je viens et où vais-je » (dont les vraies réponses sont devenues paradoxalement dangereuses pour ces « philosophes »).

L’utilisation de ces nouveaux concepts est imparfaite, partiale et orientée d’une manière qui n’a jamais été faite avant eux. Ces « réformateurs » ont même échoué dans le but qu’ils se sont fixés (à savoirredéfinir une vision du monde islamiquement pertinente) puisque toutes ces nouvelles terminologies ne peuvent pas qualifier à elles seules l’ancien Dar al-Kufr et de ce fait ne peuvent pas le remplacer totalement. Leur construction pseudo-scientifique bâclée ne sert qu’à justifier à posteriori une position en laquelle ils croient déjà comme la Révélation : à savoir qu’il n’y aurait aucune contradiction ou incohérence au fait que des populations civiles musulmanes vivent dans un ordre non-musulman.

Explication par l’exemple contradictoire

Si les termes Dar ad-Da’wa, Dar ash-Shahada, et Dar al-Amn sont vraiment justes pour qualifier exclusivement l’ancien dar al-kufr : dans ce cas, est-ce que les musulmans vivant dans le « Dar al-Islam » n’auraient pas/plus besoin de da’wa, de rappel à l’ordre et d’incitation au bien et à l’interdiction du mal (al-amr bil ma’rûf wa nahi ‘anil munkar) et leur territoire ne serait-il pas/plus aussi un Dar ad Da’wa ? Le Dar al Islam n’est-il pas aussi un Dar al Shahâda par excellence ? Et même le plus absolu et naturel de tous ? Le Dar al Islam est-il toujours un endroit où règne la sûreté pour les musulmans et donc forcément un Dar al-amn selon cette compréhension ? Le Dar al Kufr est-il un monde totalement uniforme pour énoncer que les musulmans ont la liberté d’y professer publiquement leur foi ? Comment et selon quels critères juger alors de cette liberté ? On pourrait multiplier ce type de questions pour multiplier les contre-sens sans aboutir au résultat souhaité. Non. Si ces terminologies peuvent à la fois être utilisées pour l’un ou l’autre des territoires, leur pertinence linguistique est quasi nulle. Absolument rien ne peut remplacer de manière convaincante la distinction fondamentale entre Dar al-Islam et Dar al-Kufr. Sachant que ces deux mondes sont aussi traversés par de multiples réalités qui doivent être nuancées, en fonction des contextes politiques, géographiques et/ou régionaux. Mais quoiqu’il en soit cette dichotomie est la plus claire de toutes, en tout cas dans le cadre islamique…

2/ Deuxième méthode : le prétexte de la guerre et la terminologie pacifiste

L’autre méthode pour réfuter cette dichotomie est politiquement plus sournoise. Elle consiste à délégitimer (très implicitement) le concept de Dar al-Kufr car celui-ci renverrait automatiquement ou symboliquement au Dar al-Harb (domaine de la guerre). Ironiquement, ils réutilisent le plus souvent les mêmes arguments (inversés) que les orientalistes islamophobes (le comble pour ces individus qui, au départ, voulaient nous libérer de ces stéréotypes). C’est donc une espèce de honte coupable inconsciente qui est ici dévoilée.

L’orientalisme islamophobe énonce que le découpage politique du monde par le droit musulman entre le domaine de la paix et le domaine de la guerre démontre la vision guerrière et intolérante de l’Islam. Or, nos malheureux « réformistes » reprennent quasiment la même argumentation pour justifier leur nouvel ijtihad.

Dans notre monde régi par l’Organisation des Nations-Unies (basée sur la philosophie politique occidentale) qui a érigé la Paix et les Droits de l’homme en mesure de toute chose, les nouveaux penseurs et théoriciens de l’Islam se refusent d’utiliser le terme Dar al-Kufr qui renvoie selon eux au Dar al-Harb, c’est-à-dire aux terres à conquérir et aux populations non-musulmanes à convertir. Cela renverrait donc au jihad, aux croisades, à la violence et à tout ce champ lexical honni par l’humanisme et le pacifisme mondial. Encore une fois leurs esprits binaires et vulgarisateurs font l’impasse des vraies et profondes explications, car si le Dar al-Harb désigne automatiquement un Dar al-Kufr, tout Dar al-Kufr n’implique pas forcément d’être un Dar al-Harb réel dans lequel les actions militaires sont obligatoires ou légales pour les musulmans. Car ces actions militaires et son état de guerre, sont toujours laissés à l’appréciation des détenteurs d’autorité (wulat al-umûr) selon les intérêts (masâlih) de l’Islam et des musulmans (sauf cas de légitime défense ou nulle permission n’est requise pour se défendre des envahisseurs), autrement dit en fonction de l’état actuel des relations internationales.

Il y a même très souvent chez les anciens juristes une utilisation purement linguistique du terme Dar al-Harb comme simple synonyme de Dar al-Kufr sans que cela n’implique chez eux l’idée d’un véritable état de guerre, mais plutôt un état d’hostilité et d’opposition politique, ainsi qu’une distinction entre diverses sphères d’influences. « Hostilité », car justement il n’y a pas eu de conclusion d’accord de paix, de trêve et de relation de bon voisinage avec les autorités islamiques légales représentant le Dar al-Islam (une partie ou son tout avec le califat dans les théories classiques du droit international musulman). Il s’agit donc de l’exact contraire de ce que certains appellent un Dar al ‘ahd (traité), Dar al Sulh (conciliation) ou un Dar al Hudna (trêve), qui restent tous fondamentalement des Dar al-Kufr sans être dans la pratique réelle des Dar al-Harb, mais pouvant tous potentiellement le devenir en cas de bouleversement dans les relations politiques et diplomatiques.

Dès lors, même si on adopte ces terminologies : d’un côté Dar al-Islam, de l’autre un Dar al-Harb et un Dar al-‘Ahd, cela ne peut toujours pas remplacer la dichotomie fondamentale, car Dar al-Harb et Dar al-‘Ahd appartiennent toujours et tous deux au Dar al-Kufr…

Ainsi, l’idée de ne pas utiliser Dar al-Kufr du fait de son caractère prétendument « belliqueux et offensant » ou comme prélude, selon eux, à l’état de guerre, est complètement biaisée car le Dar al-Kufr est une qualification juridique d’un territoire qui ne présage en rien de la nature des relations politico-diplomatiques qu’entretient ce territoire avec le Dar al-Islam… Cette dichotomie islamique de l’espace mondiale veut simplement démontrer les limites d’influences respectives entre la civilisation islamique et les autres. Ces nouveaux intellectuels, juristes ou imams s’appuient donc sur une méthodologie complètement inversée : ils comprennent l’islam et ses théories au prisme du contexte actuel et des idéologies (occidentales) qui dominent ce contexte, mais ne cherchent absolument pas à comprendre ce contexte en se basant sur l’Islam et ses fondements (fahm al waqi’ bil islam wa layssa fahmu islam bil waqi’). Et c’est en se basant sur l’état actuel du monde et en considérant cette situation comme une « preuve par le fait », qu’ils ont voulu revenir sur la traditionnelle dichotomie, alors que tout leur prétendu « ijtihad », en sus de ne rien apporter et de ne pas être capable de remplacer l’ancienne avec une réelle pertinence, entraîne au contraire des effets extrêmement dangereux pour la réalité de l’Islam et son devenir comme nous allons le voir.

La destruction des frontières-barrières protectrices et Le mondialisme

Car en effet, notre monde actuel est  »mondialisé », les frontières économiques tendent à disparaître pour laisser place à la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, de même que les frontières politiques tendent elles aussi à être relativisées (mais jamais entre les pays musulmans, très bizarrement !). L’uniformisation des lois, des codes, des cultures et des valeurs au niveau de la planète menace l’humanité entière en créant un homme unique, pensant et vivant fondamentalement de la même manière, tout simplement déclinée en couleurs et langues différentes (le temps de mettre en place le clonage industriel, la langue unique et sa religion mondiale). L’idéologie mondialiste se sert de termes-propagande et de leurs effets comme la démocratie, les Droits de l’homme, l’économie de marché pour réduire l’homme à l’état d’esclave inconscient et heureux de l’être. Or, ces nouveaux penseurs et imams de l’égarement ont pris pour prétexte l’état actuel du monde pour détruire la vision islamique et traditionnelle de celui-ci. D’ailleurs ils procèdent toujours ainsi dans toutes les problématiques, ils donnent pertinence à la situation et font une fatwa qui valide le contexte sans chercher à modifier islamiquement ce contexte. C’est ainsi qu’ils font délibérément le jeu des forces les plus hostiles à l’islam en accélérant l’acceptation du processus mondialiste dans les consciences musulmanes : il n’y a pas ou plus besoin de Dar al-kufr ou Dar al-Islam, mais il y aura en réalité un unique Dar al-shahâda, al-amn, al-sulh, ad da’wa mondialisé dans la plus pure vision du New World Order. Puisqu’en parallèle, même le Dar al-Islam est vidé de sa plus juste définition par tous les courants islamiques (soumis au système) en lui cherchant une simple et petite définition minimaliste pour ne pas troubler l’ordre politique établi. Pourquoi ? Car islamiquement si nous revenons sur la définition de Dar al-Islam qui fait le consensus historique on remarque qu’il n’existe pratiquement pas…

C’est ainsi que chez certains (peut-être les plus risibles de tous) un Dar al islam est simplement devenu un domaine où l’appel à la prière (adhan) est public, intégrant de ce fait plusieurs villes/régions du monde anglo-saxon ou du monde asiatique (boudhisto-communiste) dans le Dar al-Islam… Et n’ayant toujours pas compris que cette condition est un indice dans la qualification juridique d’une terre et non la définition elle-même…

D’autres parmi les néo-réformistes, la conditionnent simplement à des exigences de sécurité et de tolérance pour les musulmans, pouvant donc faire de certains pays anglo-saxons, scandinaves ou même le Japon des contrées du Dar al-islam… Comment ne pas voir que ces fausses définitions sont de si belles aubaines pour l’état actuel du Monde ? Monde où tous les intérêts sont satisfaits au détriment de ceux de l’islam ! Finalement, ce refus d’accepter et de se soumettre à la vision islamique traditionnelle du Dar al-Islam et Dar al-Kufr, en comprenant la réalité de leurs vraies significations, ne peut être qu’une preuve de l’acceptation du projet mondialiste et du triomphe de sa vision, que cela soit conscient ou non. Plus de Dar al-Islam ni de Dar al-Kufr pour mettre en place un Dar al Insanniya uniforme (domaine de l’humanité), pour un être humain uniformisé vivant sous un même et unique ordre politico-culturel : dans la plus pure vision fantasmée du projet mondialiste.

D’ailleurs remarquons maintenant comment la terminologie musulmane Dar al-Islam et Dar al-Kufr protège de fait le  »non-islam » : elle lui accorde un droit d’existence car elle reconnaît par pragmatisme que sur Terre, il peut y avoir une terre non-islamique mais elle reconnaît cette possibilité (bien qu’elle réprouve le kufr sur le plan philosophique), et c’est déjà en soi un principe de reconnaissance mutuelle totalement différent de la pensée mondialiste. Cela de la même manière qu’à l’intérieur d’un véritable Etat islamique, les minorités religieuses non-musulmanes ont le droit de vivre décemment, en sécurité et selon leurs croyances et leurs rites. La liberté et la tolérance issues de cette dichotomie en politique internationale, rejoignent la liberté et la tolérance de la distinction ahlul islam/ahlul dhimma au sein même d’un Etat/société musulmane.

Ne pas reconnaître la validité de ces principes (dar al-islam et dar al-kufr) c’est valider finalement le totalitarisme mondialiste qui cherche à effacer toutes sortes de délimitation, de distinction, et de particularité quelle soit issue de l’islam ou non.

Aïssam Aït-Yahya

Source : Nawa Editions

Abou Soleiman al-Kaabi : Raison et Révélation chez Ibn Taymiyya et Averroès !

Publié le

Sans_titre_11Article rédigé en réponse à la question d’un lecteur :

Salam, j’aurais une question importante à poser svp :
Comme vous pouvez l’écrire vous même :  » En mettant ainsi en reflet Raison et Révélation, nous espérons redonner vie à la véritable méthodologie islamique, celle que revendiquait Ibn Taymiyya ». Cette citation vient de votre « Livre Pourquoi Jésus doit-il revenir ? » Mais au demeurant, et si je ne me trompe pas, c’est un fil conducteur qui traverse l’ensemble de vos oeuvres (vous et Ait Yahya) cette revendication « taymiyyanne » en terme de méthodologie, mais comme je ne connais pas explicitement et dans ses détails ce que dit Ibn Taymiyya sur le sujet, je reste malheureusement « frustré » disons.

En fait, dire ceci, ne m’éclaire pas d’avantage sur la méthodologie à proprement parler qu’il faut s’efforcer de mettre en pratique. Je veux dire, dans la vie de tous les jours, moi par exemple je suis étudiant en histoire et en sociologie, que dois-je faire exactement lorsque je dois étudier un sujet particulier pour appliquer cette méthodologie islamique ? J’ai bien lu « Fiqh al waqi », mais comment dire, je suis resté un peu perplexe à la fin, et je me suis dis : d’accord mais comment dois-je appréhender mon objet d’étude quel qu’il soit ?

Aussi, ne maîtrisant pas l’arabe, que dit vraiment Ibn Taymiyya sur cette non-contradiction entre Raison et Révélation comment en arrive-t-il à ce constat là ? Si il n’y a pas de contradiction entre Raison et Révélation, y a-t-il équivalence entre les deux notions ? Et aussi je me demandais quelle différence pouvait-il y avoir entre ce que dit Ibn Taymiyya sur le sujet et Ibn Rushd par exemple, dont j’avais lu l’un des livres il y a quelques années ?

J’ai commencé votre dernier Livre, la traduction que vous avez faite d’Ibn Taymiyya, vous abordez un peu le thème, mais pas assez je trouve (ce qui est normal). Disons que lorsqu’on dit : « point de contradiction entre raison et révélation », on a tout dit et rien à la fois. Lorsque j’ai lu Ibn Rushd, j’ai vraiment compris ce qu’il en était, quelle manière d’aborder les choses que faire de manière concrète etc. Je ne suis pas pro-Averroès, mais simplement j’ai compris de quoi il en retournait concrètement, mais là avec Ibn Taymiyya j’ai encore du mal à tout bien saisir…
Barak’Allah u fik, et bonne continuation, salam.

Cette question revient effectivement de manière récurrente dans toutes nos publications. Je ferais remarquer pour commencer, et pour bien poser problématique, qu’Ibn Rushd (Averroès) et Ibn Taymiyya disaient tout deux « Raison et Révélation ne sont pas contradictoires ». Cette formulation en apparence similaire devrait susciter des interrogations chez beaucoup, car si l’un (Averroès) est adulé par les Occidentaux et par les Arabes qui cherchent l’agrément des Occidentaux et qu’il est considéré unanimement comme un esprit « libéral et ouvert », le second (Ibn Taymiyya) est tout aussi unanimement détesté par les Occidentaux et une grande partie des Musulmans (ce qui est déjà suffisant pour susciter notre sympathie et le valoriser dans nos écrits), et considéré comme un ennemi de la Raison et le père de l’obscurantisme , etc. Pourtant, Ibn Taymiyya était loin d’être un conservateur fermé à tout ce qui serait étranger aux textes révélés. Il faisait du slogan « Raison et Révélation ne se contredisent pas » le fil rouge de toute son œuvre, jusqu’à en faire le titre de l’un de ses ouvrages (dar’ ta’ârudh al’aql wa an-naql).

Cela signifierait-il qu’Averroès et Ibn Taymiyya partageaient la même conception du savoir ? Absolument pas, ils professaient au contraire deux doctrines épistémologiques totalement opposées. Si leurs formules se ressemblaient, leur désaccord portait en fait sur la définition des mots, plus précisément sur la définition des deux volets de ce slogan, ce qui soulève deux questions : qu’est-ce que la Raison (1) et qu’est-ce que la Révélation (2) ?

1.0 LA RAISON

Concernant la Raison : Ibn Rushd utilise indifféremment dans ses textes les concepts de « raison » (‘aql), « philosophie » (falsafa) et « sagesse » (hikma), qui sont pour lui de simples synonymes. Cette imprécision dans les termes lui permet de trouver dans les versets du Coran une justification à l’activité philosophique, puisque certains versets évoquent la nécessité de raisonner et réfléchir (« voilà des signes pour un peuple qui raisonne ? » Coran 2.164) et d’autres versets évoquent le concept de sagesse (« Il lui enseigna le Livre et la Sagesse » Coran 2.129), ce qui permet à Ibn Rushd de créer un lien avec l’étymologie grecque du terme philosophie (sophia = sagesse). Si la Philosophie et la Raison désignent la même chose, alors dans ce cas les versets qui incitent à « raisonner » feraient effectivement l’apologie de la philosophie. Il fusionne donc Raison et Philosophie et les considère comme des termes synonymiques et interchangeables, car la Raison, pour lui, n’est rien d’autre que la production écrite des philosophes grecs. En conséquence, quand Ibn Rushd dit : « la Raison et la Révélation ne sont pas contradictoires », il faut comprendre « la philosophie d’Aristote et les contraintes dogmatiques de l’Islam ne sont pas contradictoires (quand on manipule les textes révélés) ». Il s’agit bien évidemment de graves confusions sémantiques qui s’expliquent soit par une manipulation délibérée des mots afin de convaincre un public sensible au vocabulaire religieux, (c’est l’avis de certains auteurs occidentaux, tel Léo-Strauss, qui affirmait qu’Ibn Rushd dissimulait derrière des références islamiques un profond mépris pour la religion), soit il s’agit d’une incapacité à faire des distinctions sémantiques élémentaires (je penche pour cette deuxième explication).

Ibn Taymiyya s’oppose à lui sur ce point en distinguant nettement Raison et Philosophie, selon deux argumentations :

1.1 Il rappelle premièrement cette évidence : les philosophies peuvent se tromper. C’est à dire que se réclamer de la Raison, en faire même un objet de culte, ne suffit pas à éviter les erreurs de raisonnement et à incarner réellement « la Raison ». Alors qu’Ibn Rushd lit Aristote avec une ferveur naïve et quasi-religieuse, Ibn Taymiyya lit et étudie les textes philosophiques mais avec prudence et esprit critique, ce qui peut l’amener à valider certains de leurs raisonnements lorsqu’ils sont corrects, mais aussi à critiquer les erreurs logiques.

Contrairement aux vrais traditionnalistes, Ibn Taymiyya ne recours pas systématiquement à des arguments religieux dans cette critique de la philosophie, car il sait que ses adversaires n’y sont pas sensibles. Il se contente de pointer les erreurs « rationnelles » des textes. Dans la « lettre palmyrienne », il consacre par exemple un long passage à contester la typologie des contradictoires présente dans la logique aristotélicienne. Les rationalistes musulmans utilisaient cette classification forgées par les philosophes grecs, dans le but de nier certaines descriptions de Dieu dans le Coran (Lettre palmyrienne. Epitre I, chapitre 3). Ibn Taymiyya démontre point par point les erreurs logiques présentes dans cette classification et propose même une autre classification logique qui prouve que les noms et attributs divins présents dans la révélation sont parfaitement rationnels. De ce fait, quand ce dernier affirme que la Raison est conforme à la Révélation, il signifie qu’un raisonnement correct amène à confirmer la véracité des textes révélés, alors que les philosophies et les rationalistes opposent à la religion des thèses philosophiques qui reposent sur des raisonnements fallacieux.

Pour transposer à notre époque la différence entre Ibn Rushd et Ibn Taymiyya et pour exposer toute la pertinence de ce dernier dans notre contexte, on dirait que le premier est semblable aux Arabes laïcs qui manifestent une admiration béate envers la production intellectuelle occidentale comme si la science sous sa forme actuelle était une vérité incontestable. Ils transfèrent paradoxalement envers des auteurs séculiers une foi toute « religieuse », tandis que nous, en tant que musulmans occidentaux (convertis ou natifs d’occident), n’éprouvons aucun complexe d’infériorité vis-à-vis des auteurs occidentaux, ce qui nous permet de reconnaître leurs qualités quand il y en a, mais aussi d’appréhender leurs productions avec un regard distant et critique (ce qui est justement peu apprécié par les intéressés). D’ailleurs, Ibn Taymiyya était originaire de la ville Harrân, centre des études philosophiques dans la région, ce qui explique sa double érudition : islamique et philosophique, et son sens critique.
1.2 Par ailleurs, Ibn Rushd utilise la définition « populaire » de la philosophie, qui consiste à considérer la philosophie comme le simple fait de réfléchir. « La philosophie n’est rien d’autre que le fait d’étudier les choses existantes » affirme-t-il dans Fasl al-Maqâl . Dans ce cas en effet, la philosophie ne serait pas contradictoire avec la religion. Cependant, Ibn Taymiyya démontre que la philosophie n’est pas le simple fait de réfléchir, mais qu’il s’agit d’une véritable doctrine née avec Platon qui conçoit le langage comme supérieur au réel, contrairement à l’Islam où le langage n’est que la tentative de représenter le Réel et non l’inverse. J’ai tenté d’expliciter ce point fondamental dans la préface de la Tadmuriyya : (http://www.nawa-editions.com/le-dieu-des-philosophes-est-il-le-dieu-des-prophetes-preface-de-la-tadmuriyya/). Mais je suis conscient qu’il est particulièrement dur à comprendre et qu’il faudra le développer dans d’autres écrits pour le rendre plus limpide dans l’esprit de nos contemporains. Il faut retenir ici qu’Ibn Taymiyya considère Raison et Révélation comme concordants, mais la Philosophie et la Religion comme opposées.

1.3 La métaphysique :

L’autre point de divergence entre les deux auteurs sur la définition de la Raison consiste à identifier son champ d’application. Pour les philosophes arabes, les textes philosophiques sont en concurrence avec les révélations car ils prétendent pouvoir déduire des connaissances sur les réalités transcendantes (Dieu, les anges, l’âme, l’au-delà, etc.) grâce à des raisonnements logiques et sans recours à des révélations divines. Cependant, cette branche de la philosophie appelée Métaphysique pouvait entrer en contradiction évidente avec les textes révélés. Par exemple, Aristote affirmait que le monde n’a pas de commencement, qu’il n’a pas été créé et qu’il n’a pas de fin, ce qui entre en contradiction évidente avec le Coran qui affirme que le monde a été créé par Dieu. Dans ce cas, les falâsifa soit rejetaient la validité de la religion, soit ils escamotaient les textes pour les faire concorder avec la philosophie. Averroès utilisait le deuxième procédé.

Or, pour Ibn Taymiyya la raison seule est incapable de bâtir une connaissance sûre sur une réalité qui nous échappe, puisque la Raison humaine ne peut analyser que les choses appréhendables par les sens et l’expérience. Il conteste ainsi aux philosophes leur prétention à spéculer sur la nature de l’âme en utilisant des procédés logiques, car il s’agit d’une substance par nature inconnue et inaccessible aux sens : « Cependant, l’entendement humain est trop limité pour concevoir la nature réelle de l’âme ou en délimiter les contours, car il ne l’a jusqu’à présent pas vu, ni rien vu de semblable dans le visible. Or, on ne peut connaitre réellement une chose qu’après avoir appréhendée cette chose par l’expérience ou appréhendée quelque chose qui lui est analogue. » (Lettre palmyrienne. p87). C’est cette formidable définition de la Raison qui sera reprise des siècles plus tard par les philosophes européens dans leur critique de la pensée d’Aristote. Emmanuel Kant contestait la « raison pure » et Voltaire la métaphysique en soulignant tout deux que la Raison ne peut s’exercer sur des sujets inaccessibles aux sens humains et à l’expérimentation. Cependant, les « philosophes des lumières » défendaient cette argumentation avec l’objectif de rejeter toute possibilité de connaissance métaphysique, alors que pour Ibn Taymiyya la Révélation est justement là pour palier aux limites de l’entendement humain, en offrant des informations sur une réalité transcendante qui échappe à la Raison.

2.0 La Révélation : 

Concernant maintenant les concepts de « Révélation » et de « Religion », les définitions varient là aussi d’un auteur à l’autre. De même qu’Ibn Rushd confond Raison et Philosophie, il utilise les notions d’Islam, Religion (dîn), de Shar’ ou Sharî’a comme de parfaits synonymes. Cette confusion nous révèle la manière dont il concevait la religion musulmane et qui est propre au milieu dont il est issu (le milieu des juristes). Comme beaucoup de lettrés mondains de son temps, il éprouvait une profonde attirance pour la philosophie, mais sans se résoudre à écarter la religion à laquelle il restait attaché pour des raisons familiales et identitaires. Il ne pouvait d’ailleurs sacrifier la religion sans sacrifier le rang social et le prestige qu’il en retirait en tant que juriste malékite et héritier d’une longue lignée de fuqaha. La religion pour lui n’est rien d’autre qu’une Sharî’a, une Législation, un ensemble de rites et de contraintes morales et pratiques. Aussi, quand il met en parallèle philosophie et religion, c’est seulement pour savoir si la religion « autorise » ou « interdit » cela, comme dans ce passage : « La question est de savoir, d’un point de vue shar’î (juridique/religieux) si l’étude de la philosophie et des sciences logiques est autorisé par la religion (shar’), interdite, ou obligatoire. » (Fasl al-Maqâl). On comprend maintenant pourquoi il estime que les versets qui incitent à « réfléchir sur la création des cieux et de la Terre » justifient le recours à la philosophie : puisque la Révélation selon lui n’est qu’un ensemble d’actions pratiques et non un cadre de réflexion.

2.1 Informatif et performatif : 

En réalité, la révélation musulmane n’est pas un simple ensemble de rites et d’interdits, mais avant tout une conception de la réalité (‘aqîda), une doctrine complète qui englobe le « comprendre » et l’« agir », ou pour reprendre la typologie d’Ibn Taymiyya l’ « informatif » et le « performatif » (Lettre palmyrienne p36). Celui-ci, d’ailleurs, contrairement à Ibn Rushd, n’était pas juriste (faqîh) car la religion ne se limite pas à l’ « agir ». Sa spécialité, l’hérésiologie, était l’étude des doctrines religieuses ou philosophiques et surtout les lois universelles qui régissent la naissance, le développement et la dégradation des doctrines. Il utilisait les textes révélés pour jeter un éclairage sur ces phénomènes et renouait ainsi avec la conception de la Révélation qui prévalait au début de l’Islam, avant l’institutionnalisation des sciences religieuses. Par exemple, à travers l’éclairage qu’offre le Coran sur la rivalité entre judaïsme et christianisme autour de la figure de Jésus, exécré par les uns et adulé par les autres, Ibn Taymiyya en déduit une loi générale sur l’apparition des sectes et des courants religieux : en voulant contester un défaut réel dans un courant existant (les Juifs contestent la divinisation de Jésus), un autre courant se forme par opposition en prenant le contrepied total et sombrant dans un autre excès (Ils insultent Jésus). Il observe qu’à l’intérieur même de la civilisation musulmane, les doctrines et les courants se divisent de manière cyclique selon le même schéma. C’est ainsi que les courants rationalistes musulmans, voulant « fuir » et dénoncer le caractère anthropomorphiste des courants littéralistes, créent par réaction un abstractionnisme extrême en contestant tout attribut à Dieu, réduit à un simple concept :

« Les tenants de ces doctrines ont tous pour caractéristique de fuir une thèse [fausse] et de tomber en conséquence dans une thèse similaire, et parfois dans une thèse bien pire avec tout ce qu’elle implique d’altération et de négation. » (Lettre palmyrienne. P51)

Cet exemple montre qu’Ibn Taymiyya accordait Raison et Révélation, car il étudie des passages du texte révélé et dirige sa réflexion pour en faire un éclairage sur des phénomènes observables (l’histoire des idées et des doctrines) et en déduire des « lois ». A travers son œuvre, les versets et les hadiths étaient le moteur d’une réflexion et non une limite à la réflexion, ce qui donnait à ses analyses une profondeur et une pertinence qui surpassait de loin Ibn Rushd et tous les « lettrés mondains » de son temps.

2.2 En conséquence de tout cela, la vraie différence entre les deux auteurs, c’est qu’Ibn Rushd définit la Raison comme un ensemble fixe de connaissances (en l’occurrence il s’agit des écrits d’Aristote qu’il considère comme étant la mesure de tout savoir). En tant que « philosophe », il était préoccupé par les contradictions entre deux types de connaissances : les thèses d’Aristote d’un côté et les textes religieux de l’autre. Mais pour Ibn Taymiyya, il y a bien une contradiction entre les deux car une grande partie des thèses philosophiques sont fausses et contraires à la Raison. Pour lui, la Raison désigne l’activité intellectuelle en elle-même. Dans la Tadmuriyya, il en donne d’ailleurs une définition assez pertinente : la Raison c’est « rassembler les éléments similaires et distinguer les éléments divergents » (Lettre palmyrienne. p51). En d’autres mots, il s’agit de la capacité de l’homme à créer des catégories et des distinctions de langage pour donner une représentation la plus précise possible de la réalité, et non un ensemble fixe de textes et de connaissances. Cette activité, loin d’être contradictoire avec la Religion, constitue la fonction dévolue à l’Homme et le moyen d’analyser et d’exploiter les textes religieux.

3.0 Conclusion : Quelle méthodologie adopter à notre époque ? 

Maintenant, pour transposer cette question à notre époque et à notre réalité, je pense qu’il faut reformuler les termes. Ce n’est pas le rapport Raison/Révélation qui est problématique, car la Révélation est un ensemble de données et la Raison est une activité qui consiste à traiter et analyser des données. Ce qui est problématique, c’est la relation entre données empiriques et données révélées. Au lieu d’étudier la religion comme un domaine fermé, la méthode d’Ibn Taymiyya consistait à l’utiliser comme un moyen de rendre intelligible des informations empiriques. C’est à dire que la Raison est le moteur qui met en relation les données empiriques (textes historiques, découvertes archéologiques, etc.) avec les enseignements coraniques, dans le but de produire une connaissance plus aboutie.

Pour donner une illustration de cette approche, je peux citer mon livre « La voie des Nazaréens » où j’ai tenté de m’approcher le plus possible de cette méthodologie. Je traite dans ce livre du message de ‘Isâ (Jésus), des doctrines et sectes qui divisaient les Juifs à cette époque, leur rapport problématique avec l’empire romain qui les dominait. C’est un sujet qui intéresse à la fois les sciences humaines modernes (histoire et histoire des religions) et les sciences islamiques car Jésus et son message occupent dans le Coran une place particulière.

Pour traiter ce sujet, il y a d’un côté les données empiriques : les textes apostoliques (les quatre Évangiles et les lettres de Paul), les chroniques écrites par des contemporains (Flavius Josephe) et des auteurs plus tardifs (Tertullien, Jules l’Africain, Eusèbe de Césarée, etc.), ainsi que des données archéologiques et des découvertes universitaires plus récentes. De l’autre côté, nous disposons de nos textes révélés (Coran et Sunna) qui traitent de Jésus, de son message et son entourage. Dans l’enseignement occidental qui, bien entendu, ne prend pas en compte l’éclairage de la révélation islamique et se borne aux données empiriques, la compréhension de ce sujet demeure superficielle et simpliste, car ils accumulent des informations factuelles, mais ils sont incapables de les mettre en perspective.
De l’autre côté, les auteurs musulmans qui se contentent des textes révélés pour étudier le récit de Jésus restent eux aussi limités dans leurs analyses, car ils ne possèdent pas les connaissances historiques nécessaires pour comprendre ce à quoi les versets font allusion. La révélation en effet n’a pas vocation à se substituer aux données empiriques, le Coran n’est pas un livre d’Histoire mais un outil pour mettre en perspective les informations historiques et les rendre intelligibles. Le Coran ne donne pas de détails sur Jésus mais oriente le croyant sur des aspects particuliers du récit ou en révélant des « lois » historiques et sociales. Donc si on maitrise les deux domaines et qu’on superpose ces deux types de données (observées et révélées), tout le récit prend du sens et des enseignements peuvent en être tirés. Par exemple, la sourate 3 nous apprend qu’il appartenait à une communauté religieuse fidèle à l’enseignement d’Abraham (‘Âl ‘Imrân – la tribu d’Imran), bien distincte de toutes les sectes juives existantes à cette époque. Ces versets font échos aux découvertes récentes sur la communauté nazoréenne de Galilée dont Jésus était issu, et qui prouve qu’il appartenait à un milieu marginal et minoritaire au sein du judaïsme antique. D’autres versets insistent sur la manière dont son message fut détourné, la dislocation du judaïsme antique qui donne naissance aux deux religions (judaïsme rabbinique et christianisme) ainsi que la survivance d’une communauté de « Nasâra » restés conformes à la doctrine de Jésus. Or, les dernières publications scientifiques ont mis en évidence qu’un groupe resté fidèles à son enseignement, appelés Nazaréens, a survécu après lui sans intégrer le christianisme paulinien et trinitaire jusqu’à l’avènement de l’Islam.

Alors que dans l’enseignement universitaire, l’analyse de ces sujets demeure de vagues discussions stériles entre spécialistes, une lecture coranique de ces événements historiques permet de comprendre les lois qui régissent le développement et l’évolution des courants religieux. Ainsi la déformation et la dégradation de la doctrine de Moise qui a amené à la naissance des sectes existantes à l’époque de Jésus, puis la dégradation du message de Jésus qui a donné naissance aux religions du Livre prouvent que lorsqu’un message prophétique apparaît, il se produit un processus antidialectique, c’est-à-dire une déconstruction de ce message en multiples sectes et courants (« Ils ne se sont divisés qu’après avoir reçu la Connaissance » Coran 3.19). Puis de manière cyclique des figures réformatrices apparaissent pour rétablir la voie médiane.

La compréhension de ces lois permet ensuite d’en déduire des enseignements pratiques. Par exemple, puisque la civilisation musulmane est soumise à ces mêmes lois, il est naturel qu’après plusieurs siècles, des courants similaires aux sectes juives contemporaines de Jésus apparaissent au sein de l’Islam. Cela explique que le courant salafiste est l’exact équivalent des Pharisiens, et que le courant majoritaire de l’Islam institutionnel acharite ressemblent en tous points aux Sadducéens, etc. La compréhension de ces lois nous permet alors de déterminer quelle voie de réforme à notre époque les Musulmans doivent-ils adopter dans un contexte similaire, à savoir la voie nazaréenne incarnée par ‘Isâ (Jésus) et ses disciples.

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Conseil de lecture : Pourquoi Jésus doit-il revenir ? Selon la tradition islamique de Abou Soleyman al-Kaabi

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9782953390940Abou Soleyman al-Kaabi nous propose un rappel et une analyse du retour de Jésus fils de Marie [en arabe : ‘Issa Ibn Maryam] (Que la Paix de Dieu soit sur lui) sur Terre à la fin des temps. Il ne fait pas seulement un rappel des différents versets du Coran et des hadiths prophétiques mais il esquisse un tableau de la vision du Messie dans le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam. Son but est montrer que les positions de ces trois religions ont une incidence majeure sur l’apparition de l’Antéchrist [en arabe : Massih ad-Dajjal] et le retour de ‘Issa Ibn Maryam.

Quel était l’état des juifs à l’époque où ‘Issa (Que la Paix de Dieu soit sur lui) était venu en tant que prophète et Messie ? Quel était sa mission auprès des juifs ? Pourquoi ‘Issa Ibn Maryam a t-il été élevé au ciel ? Quel est la position des juifs par rapport à ‘Issa ? Les juifs attendent-ils toujours le Messie ? Quel est la position des chrétiens par rapport à ‘Issa ? Quel est la position de l’Islam par rapport à ‘Issa ? En quoi la communauté musulmane de nos jours est semblable à l’état des juifs à l’époque de la venue de ‘Issa ? Pourquoi le Mahdi apparaîtra ? Pourquoi Allah enverra le Massih ad-Dajjal ? Pourquoi ‘Issa reviendra à la fin des temps ?

A toutes ces question, Abou Soleyman al-Kaabi apportent des réponses basées à la fois dans la tradition islamique (Coran et Sunna) mais aussi par rapport au contexte dans lequel nous vivons et l’étude des tradition juives et chrétiennes pour obtenir un tout cohérent.

Un livre que je recommande et qui ne se limite à énumérer les versets du Coran et les hadiths sur les grands signes de la fin des temps que sont l’apparition du Mahdi, du Dajjal et le retour de ‘Issa en tant que Messie venu appliquer la Loi d’Allah (Charia) sur Terre.