Anâ-Muslima : Le voile et la femme musulmane dans l’Histoire

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L’Histoire est l’une des meilleures clefs qui peut nous servir à décoder ce qui se passe aujourd’hui

بسم الله الرحمن الرحيم

Au nom d’Allah, Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux

« Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur et Miséricordieux. »

[Sourate 59 al-Ahzab. (Les Coalisés), verset 33]

L’Histoire est l’une des meilleures clefs qui peut nous servir à décoder ce qui se passe aujourd’hui. A l’heure où les femmes portant le hijab/niquab en France et en Belgique connaissent une vague d’agressions autant physiques que symboliques très violentes desquelles le système (politique) se détourne complètement, il serait fort utile de se pencher sur les origines de ce problème en remontant dans l’histoire pour mettre en évidence les relations entre le système, ses fondateurs idéologiques, ses institutions, et les femmes musulmanes en particulier.
Nous arriverions alors à dénouer certains des nombreux nœuds qui nous obstruent la gorge, à mieux comprendre les tenants et aboutissants de notre condition de musulman-e-s vivant en occident, et à nous défrustrer de sorte à pouvoir mieux (ré)agir ensuite.

Aux origines culturelles du système occidental : l’époque des Lumières (1)

Selon la définition la plus courante, les Lumières seraient un mouvement culturel et philosophique qui émerge dans la seconde moitié du XVIIe siècle sous l’impulsion de philosophes comme Locke, Montesquieu, Rousseau et Voltaire avant de se développer dans toute l‘Europe, et notamment en France, au XVIIIe siècle. On a donné à cette période le nom de « siècle des Lumières ». Par leur « engagement contre les oppressions religieuses et politiques », les membres de ce mouvement, qui se voyaient comme une élite avancée œuvrant pour un progrès du monde, combattant l’irrationnel, l’arbitraire, l’obscurantisme et la superstition des siècles passés, ont, à ce qu’il parait, procédé au renouvellement du savoir, de l’éthique et de l’esthétique de leur temps.
Ok, on retient !

Nous commencerons par constater que dès le début de la période des Lumières, au XVIIe siècle avec les publications de Chardin, Tavernier, et d’autres, et surtout la traduction du conte des « Mille et Une Nuits », les deux représentations les plus courantes de la femme musulmane dans la littérature française sont : -son enfermement dans les chambres du harem , -le rapport femme-eunuque dans le sérail.
Reprenons quelques citations des grands auteurs des Lumières où ils y évoquent les femmes du monde musulman :

Rousseau : « Le harem est une prison, les femmes y sont esclaves, amoureuses éperdues de leurs hommes, et gardées par les eunuques qu’elles haïssent. ».

Montesquieu : « La première porte du sérail est gardée par des huissiers du roi ; quiconque a affaire du palais et les gens de qualité y passent librement. La seconde porte est gardée par le capitaine de la porte, avec plusieurs domestiques et plusieurs gardes, et il n’y a que les officiers de la maison du roi qui puissent passer, à moins d’être mandés exprès. La troisième est gardée par les eunuques, et de celle-ci, il n’est pas permis d’en approcher à vue. Véritablement, il faut être au-dessus pour la voir (…) ».

Et Montesquieu était au-dessus apparemment…

L’image de la femme musulmane comme victime y est toujours liée à la terreur et à l’oppression d’une part, et à l’assouvissement des plaisirs charnels des seigneurs d’autre part.
Gardons à l’esprit que Montesquieu était radicalement opposé au droit de vote et à la participation politique des femmes en France…

Chardin : « Ce sont des femmes-objets soumises à la volonté du maître absolu. »

Voltaire : « Les Circassiens, qui sont pauvres et dont les filles sont belles, fournissent en beauté les harems du Grand Seigneur, du Sophie de Perse et de ceux qui sont assez riches pour acheter et pour entretenir cette marchandise précieuse. »
On sent bien dans ce passage le paradoxe entre la dénonciation et la fascination, voire même le désir de l’auteur.
Rousseau et Diderot parlent eux d’« Hourris des Harems » ou encore de « Sérail des Hourris » confondant ainsi les femmes musulmanes et les Hourris citées dans le coran, ce qui en dit long sur leur état de fantasmagorie. Mais c’est trop d’honneur pour nous, Messieurs Rousseau et Diderot.
Tous ces auteurs racontent donc des scènes et détaillent des endroits qu’ils décrivent eux-mêmes comme étant inaccessibles si ce n’est aux seigneurs… Ils rapportent en réalité des rêves ; celui de « l’Orientale » exotique, beurette d’époque oppressée par son barbare de mari polygame qu’il faut absolument aller civiliser….

Ils sont aussi obsédés par le divorce, la polygamie, le rapport entre les hommes (très souvent eunuques, de sorte à bien travailler la castration imaginaire des musulmans) et les femmes, ou encore la « liberté » des femmes. Ils utilisent le Sérail comme élément d’analogie politique ; la servitude fantasmée des femmes musulmanes est systématiquement liée à la servitude politique. La polygamie est d’ailleurs considérée par Chardin comme le principal levier de conquête des musulmans.

Mais le plus intéressant reste tout de même l’évolution de la considération de la femme par l’occident en fonction de son état idéologique : quelques siècles auparavant, l’Islam était considéré par l’Europe chrétienne conservatrice comme une religion de débauche et de libertinage où les femmes avaient droit au divorce et à l’indépendance financière. Il sera considéré comme rétrograde et oppressant dès lors que l’idéologie européenne aura amorcé la dernière phase de son détachement de Dieu et du religieux.

Pour faire le lien entre ces éléments d’histoire et la situation qui nous préoccupe dans cet article, j’utiliserais l’extrait suivant écrit par Sadek Neaimi :

« Ce maître (de Harem) n’est-il pas qu’une image pour les hommes du XVIIIe siècle qui se sentent frustrés à cause de l’éducation sexuelle héritée du christianisme faisant de la femme la cause du pêché originel. (…) Or il semble que cette femme-objet ne soit qu’une symbolique de l’Etat de la femme française et occidentale du XVIIIe siècle. A travers les femmes du Sérail, Montesquieu critique les pratiques sexuelles de son temps. » […] « Or cette idée de l’enfermement des femmes dans la société musulmane n’est pas une invention du XVIIIe siècle, elle remonte au XVIe siècle et se voit confirmée par les voyageurs du Levant à l’âge classique. Ce n’est, chez les philosophes, particulièrement Montesquieu, qu’une image stéréotypée des femmes musulmanes. Le discours du XVIe siècle « anti-turc » trouve ainsi un écho dans les écrits des Lumières, mais utilisé pour satisfaire le goût de l’exotisme et faire des histoires de sérails une littérature érotique, et peut-être aussi pour conforter par contraste la condition féminine en Europe : la femme occidentale se sentant privilégiée face à sa consœur musulmane. »
Il est donc en réalité logique que la haine que ces idéologues avaient contre l’islam ait percolé à travers le temps et l’évolution des théories politiques qu’ils ont contribué à développer et qui régissent les sociétés dans lesquelles nous vivons aujourd’hui.

A titre anecdotique, l’expression selon laquelle « les femmes musulmanes ne sortent que deux fois dans leur vie : à leur mariage et à leur mort » et que l’on entend parfois citée à tort comme un hadith du Prophète Mohamed (salla Allahu ‘alayhi wa sallam) date en réalité de cette époque et vient d’auteurs des Lumières.

Les femmes musulmanes dans l’art à la période des Lumières (XIXe siècle) (2)

Nous nous attarderons quelques instants aussi sur la représentation de la femme musulmane dans l’art à l’époque des Lumières (XIXe siècle) car cela nous permet d’imager la conception idéologique des Occidentaux envers le monde musulman et ses femmes en particulier. Les analogies que l’on peut faire avec les mentalités des Occidentaux aujourd’hui sont frappantes.
En effet, pour la société française du XIXe siècle, l’Orient, plus que jamais au goût du jour, devient le lieu de transgression de l’ordre, et très précisément de l’ordre moral. Cette transgression demande l’appropriation des lieux qui serviront à mettre en scène, de l’histoire et des mythes qui donneront un prétexte aux artistes, des femmes en particulier qui deviendront le sujet obsessionnel des tableaux orientalistes et de harems imaginaires.
Dans les célèbres et très courantes scènes de bains par exemple, les orientalistes donnent à voir l’assoupissement, l’inaction, l’enchevêtrement des corps tortueux des baigneuses. La lumière est sombre, ce qui laisse imaginer que la scène se déroule dans un endroit mystérieux aux couleurs et décors renvoyant à l’orient, et même intime vu la promiscuité des personnages. Or les femmes représentées ne ressemblent pas à des indigènes mais bien à des femmes blanches. Les esclaves y figurant, selon un schéma de femmes de couleur noire, sont également représentées selon une vision occidentalo-colonialiste (les domestiques du monde arabo-musulman étaient d’origines très diverses). Dans les tableaux, il y a toujours (et la fréquence est très frappante) un tissu-voile qui traîne quelque part autour des femmes dénudées insinuant ainsi qu’elles étaient bien couvertes avant d’être nues…

Pourtant, comme le fit Lady Montague, épouse de l’ambassadeur anglais à Istanbul en 1717, dans ces célèbres lettres adressées au peintre Ingres, certaines femmes occidentales de l’époque qui avaient eu l’occasion, lors d’expéditions, d’entrer dans les bains maures, avaient expliqué aux peintres que leurs représentations ne coïncidaient pas à la réalité, que les femmes n’étaient pas entièrement nues dans les hammams, que ceux-ci grouillaient d’enfants courant partout, que le voile assurait l’indépendance des musulmanes !!!! Mais aux auteurs d’ignorer totalement les remarques et de continuer à faire vivre dans leurs œuvres artistiques leurs fantasmes sur les femmes musulmanes.

Il en est tout autant pour les scènes de marchés d’esclaves et celles de guerre où la situation des femmes représentées en dit très long sur les représentations idéologiques ou schémas mentaux de l’époque par rapport aux femmes musulmanes et où le monde musulman évoque à la fois fascination, répulsion et effroi.

En fait, la vision de l’Orient résultant des œuvres orientalistes est plutôt un certain regard de l’Occident sur l’Orient : ce que beaucoup croient être des documents témoins ne sont en réalité que rêveries et des représentations empreintes de subjectivité où l’obsession de libération des femmes du monde musulman est non seulement très présente mais elle continue d’évoluer selon l’évolution idéologique du monde occidental encore aujourd’hui.

Les femmes présentées sont des modèles classiques conformes aux « canons européens de la beauté féminine », et non pas de véritables personnages issus de l’Orient et ces  « personnages-leurres » ont depuis longtemps revêtu la forme d’icônes des harems dans l’esprit occidental. Roger Bezombe affirmait qu’en Orient germèrent les croyances les plus puissamment organisées et les philosophies les mieux raisonnées. L’idolâtrie y créa, selon lui, des monstres de magnificence et de beauté plus que des chefs-d’œuvre. Mais à bien y penser, même les images tentant de reproduire une réelle vérité de l’Orient ne pourraient jamais le faire véritablement tant elles sont dépendantes du contexte idéologique duquel elles relèvent. Les images de l’Orient sont en quelque sorte le produit des normes figuratives, des codes idéologiques représentant la vision unique et « monoculaire » de la société qui les créé. Et tout cela nous rappelle bien des éléments qui nous sont très contemporains…
Et si jusque-là il ne s’est agi que d’articulation de mots, d’idées et de fantasmes, la colonisation physique et l’occupation du monde musulman par l’occident donnera lieu à une toute autre relation avec les femmes musulmanes comme nous le verrons au point suivant ; on passe du rêve à la réalisation du rêve… par la violence !

Photo de Marc Garanger, photographe colonial. Il obligeait les Algériennes à se dévoiler, parfois avec l’aide des militaires, en utilisant la force contre elles et leur entourage. Il était encore exposé à Paris en 2012.
Photo de Marc Garanger, photographe colonial. Il obligeait les Algériennes à se dévoiler, parfois avec l’aide des militaires, en utilisant la force contre elles et leur entourage. Il était encore exposé à Paris en 2012.

« Je savais que c’était un acte policier épouvantable, souligne Marc Garanger. Mais immédiatement je me suis rappelé les photos de l’Américain Edward Curtis qui avait photographié à la fin du 19e siècle les indiens bousillés par le peuple américain. Je me suis dit que c’était l’histoire qui recommençait. Donc je n’ai pas fait des photos d’identité mais des portraits en majesté cadrés à la ceinture pour rendre à ces femmes toute leur dignité. ». (C’est donc lui qui décidait de ce que devait être la dignité de ces femmes…)
«Dans chaque village, Marc Garanger faisait assoir les femmes sur un tabouret contre le mur blanc de leur maison. Pas de paroles. Pas de protestation. Saisies dans leur intimité, les femmes se pliaient aux ordres sans broncher. Au début, elles faisaient tomber sur leurs épaules le morceau de tulle qui voilait leur visage mais gardaient le cheich enroulé autour de la tête, puis elles ont été forcées à tout enlever. «Après avoir vu mes premières photos, le commandant a demandé à ce que les femmes soient complètement dévoilées. Il m’a dit : « quand on se fait photographier, on enlève son chapeau » ! C’était un pas de plus dans l’agression et ça se lit dans le regard de ces femmes. A l’exception des plus jeunes qui étaient sans doute plus apeurées, elles m’ont foudroyé du regard. Mais je savais ce que je faisais.».
(http://www.tv5.org/cms/chaine-franco…du-regard-.htm).

Pour rappel, comme écrit en introduction, les membres du mouvement des Lumières se voyaient comme « une élite avancée œuvrant pour un progrès du monde, combattant l’irrationnel, l’arbitraire, l’obscurantisme et la superstition des siècles passés, et étaient sensés procéder au renouvellement du savoir, de l’éthique et de l’esthétique de leur temps »…
Hum !

Les femmes musulmanes et la colonisation des XIX et XXe siècles.

Après un petit saut de quelques décennies à peine dans l’Histoire nous arrivons à la période la plus noire de la colonisation du monde musulman. Mais avant de passer au traitement réservé aux femmes musulmanes par l’autorité coloniale à travers l’exemple de l’occupation de l’Algérie, nous allons nous intéresser un instant au cas de la Turquie, et surtout d’Atatürk (3).

Car après la chute de l’Empire Ottoman, une nouvelle forme de colonisation par l’esprit se met en place : des personnalités locales sont choisies et mises à la tête des pays dont les frontières sont le pur fruit d’accord entre colons occidentaux, et ce pour permettre une colonisation plus « douce ».
Atatürk, qui faisait donc partie de ces personnalités, est considéré par ses homologues européens de l’époque comme un moteur de démocratisation, d’émancipation, etc. Il va pourtant très tôt faire passer des ordonnances sans concertation ; il va prohiber le port du foulard sans législation, pour éviter « la guerre civile » de ses propres mots. Or s’il anticipe une guerre civile c’est que manifestement son peuple est contre. Dans ce cas, pourquoi le prohibe-t-il ?

Son cas personnel nous aidera à comprendre : il épouse en 1923, Latifé Usakghil, une très brillante intellectuelle musulmane féministe ayant fait ses études en Allemagne et en France et parlant 4 langues. MAIS ! … elle portait le foulard !

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Latifé Usakghil et Mustafa Kemal Atatürk

Atatürk va subir des pressions de la part des autorités françaises et britanniques l’incitant à adopter l’image de la femme occidentale pour sa nation. Il tentera d’obliger sa femme à retirer son foulard et à s’habiller comme un homme.
Latifé connaissant bien le monde occidental pour y avoir vécu, refuse et, par ailleurs, milite avec ferveur et tente de faire adopter dans la loi le droit de vote aux femmes.
Deux ans après leur mariage, Atatürk, n’arrivant pas à faire céder son épouse et toujours sous l’injonction de la France et de l’Angleterre, divorce d’elle. Latifé sera ensuite empêchée par les pressions d’Atatürk, de la famille de ce dernier après sa mort, et avec l’aide de la France et de l’Angleterre, de toute communication vers l’extérieur jusqu’à son décès en 1975.
Ces nouvelles pouvant porter atteinte à son image de démocrate laïque moderniste, Atatürk va, pour masquer l’affaire, accorder le droit de vote aux femmes en 1934, soit plus de 20 ans avant la France !
On comprend alors qui était derrière l’interdiction du port du hijab allant à l’encontre de la volonté du peuple, et surtout, ce qu’il y a derrière des concepts comme la démocratie, développés et exportés par les Occidentaux vers les colonies et néo-colonies, ainsi que derrière ces pseudo-valeurs dites de liberté, d’égalité, etc.
Nous arrivons ensuite au temps fort de la colonisation du monde musulman au Maghreb.

Dans cette partie, nous nous référerons essentiellement aux écrits de Frantz Fanon sur l’Algérie (4) puisque l’analyse qu’il a faite du sujet qui nous occupe ici, développé au moment même de l’occupation, est très pertinente. Nous précisons néanmoins que la situation coloniale au Maroc et en Tunisie était sensiblement identique.
Comme développé plus haut, les Français prennent connaissance de la culture algérienne à travers l’habillement, les reportages et les documents artistiques, etc. Le voile dont se drapent les Algériennes et qui y occupe une place très importante délimite à la fois la société algérienne et sa composante féminine.

A partir des années 1930-1935, le combat décisif est engagé. Les responsables de l’administration française en Algérie, préposés à la destruction de l’originalité du peuple, chargés par les pouvoirs de procéder coûte que coûte à la désagrégation des formes d’existence susceptibles d’évoquer de près ou de loin une réalité nationale, vont justement porter le maximum de leurs efforts sur le port du voile.

L’administration précise en ce sens : « Ayons les femmes, le reste suivra ! », et « Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme les cache. »

La situation de la femme deviendra alors le thème d’action principal de la France coloniale : « L’administration coloniale veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée » …
Tiens donc ! On en entend encore très souvent des comme celles-là, de nos jours.
C’est la période d’effervescence et de mise en application de toute une technique d’infiltration au cours de laquelle des meutes d’assistantes sociales et animatrices d’œuvres de bienfaisance se ruent sur les quartiers arabes.

Dans une stratégie d’éclatement des cellules familiales algériennes orchestrée par l’armée, les femmes algériennes sont invitées à jouer un « rôle fondamental, capital » dans la transformation de leur sort. On les presse de dire non à la sujétion séculaire. On leur décrit le rôle immense qu’elles ont à jouer. L’administration coloniale dépensera des sommes gigantesques dans ce combat.

propagande-algérie

On demandait souvent au travailleur algérien, au moment des entretiens d’embauche, si sa femme portait le voile. Son engagement dépendait de la réponse donnée. Et pour être vraiment sûr de la réponse au cas où il répondait non, des fêtes de noël étaient organisées et les travailleurs y étaient invités à venir avec leurs épouses.
Et alors que la discrimination à l’école envers les petits Algériens était très forte, l’administration trouve un intérêt soudain à la scolarisation des jeunes filles. Des sommes astronomiques qui nous rappellent les montants des subsides colossaux attribués à certaines associations que nous connaissons bien sont débloquées pour « éduquer » et « émanciper » les jeunes filles.
Malgré tous ces efforts, les Français n’arrivent pas à leurs fins : « L’islam tient sa proie ».
Aussi, alors qu’on reproche aux Algériens de retenir tant de beauté, les Européennes vont ressentir une certaine inquiétude devant certaines femmes algériennes dévoilées, qui avec une rapidité étonnante et une aisance insoupçonnée, réalisent de parfaites occidentales: « Frustrées devant le voile, elles éprouvent une impression analogue devant le visage découvert (…) La satisfaction de diriger l’évolution, de corriger les fautes de la dévoilée est non seulement retirée à l’Européenne, mais elle se sent mise en danger sur le plan de la coquetterie, de l’élégance, voire de la concurrence par cette… novice muée en professionnelle transformée en propagandiste (…) « Décidément ces femmes dévoilées sont tout de même des amorales dévergondées. », diront les européennes ».
L’intégration, pour être réussie, semble bien devoir n’être qu’un paternalisme continué, accepté.

Frantz Fanon était psychanalyste et recevait régulièrement des Français en thérapie, ce qui lui octroya une certaine expérience dans la psyché des Européens. Il constate par exemple que le fantasme du viol de la femme algérienne est fort présent dans les rêves d’Européens : « L’Européen rêve toujours d’un groupe de femmes, d’un champ de femmes, qui n’est pas sans évoquer le gynécée, le harem, thèmes exotiques fortement implantés dans l’inconscient. »
Le voile y a une place très particulière : « C’est ainsi que le viol de la femme algérienne, dans le rêve de l’Européen, est toujours précédé de la déchirure du voile. On assiste là à une double défloration. »

Pendant ce temps et suivant le contexte de violence croissante, les femmes algériennes demandent rapidement à rejoindre les rangs de la résistance armée. Les Algériennes engagées apprennent à la fois d’instinct leur rôle de femmes seules dans la rue et leur mission révolutionnaire. Elles transportent des documents, des denrées, des armes, sous leur long haïk. Les Français vont s’en rendre compte et littéralement se déchaîner sur les femmes algériennes. Des centaines d’entre elles sont torturées dans les geôles coloniales.

Les résistantes, par stratégie, décident alors de se dévoiler pour ressembler au modèle français de femme algérienne; « Porteuse de revolvers, de grenades, de centaines de fausses cartes d’identité ou de bombes, la femme algérienne dévoilée évolue comme un poisson dans l’eau occidentale. Les militaires et les patrouilles françaises lui sourient au passage. Des compliments sur son physique fusent çà et là, mais personne ne soupçonne que dans ses valises se trouve le pistolet-mitrailleur qui, tout à l’heure, fauchera quatre ou cinq membres d’une des patrouilles. »
Après 1957, l’adversaire se rend compte, certaines ayant parlé sous la torture, que les femmes algériennes très européanisées d’aspect, jouent un rôle fondamental dans la bataille. Des femmes européennes sont aussi arrêtées parmi les résistantes, au grand désarroi des Français. Il devient urgent de dissimuler le paquet au regard de l’occupant et de se couvrir à nouveau du haïk protecteur. On ne fera plus de discrimination entre les Algériennes : toutes sont suspectes…

meurtre

D’autres formes d’humiliation verront le jour. Le colonialisme français va rééditer à l’occasion du 16 mai 1958 sa campagne d’occidentalisation de la femme algérienne; des domestiques menacées de renvoi, de pauvres femmes arrachées de leurs foyers, des prostituées sont conduites sur la place publique et symboliquement dévoilées au cri de « vive l’Algérie française ! » …

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Ces scènes nous rappellent douloureusement celles où les directions d’écoles s’érigent devant leur établissement en gardien de l’ordre dominant, vomissant sans arrêt sur les jeunes musulmanes l’injonction de se dévoiler…
Frantz Fanon rapporte que « Spontanément et sans mot d’ordre, les femmes algériennes dévoilées depuis longtemps reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du Général de Gaulle ».

A travers ces exemples nous avons pu prendre conscience de combien le voile a une valeur très importante pour le groupe social musulman et, dans un contexte de lutte, devient un mécanisme de résistance.
L’Algérienne, en quarante-huit heures, a bousculé toutes les pseudo-vérités que des années « d’études sur le terrain » avaient, pouvait-on croire, confirmées. En effet, l’effervescence et l’esprit révolutionnaires sont entretenus par la femme au foyer ce qui a bien montré que la guerre révolutionnaire n’est pas qu’une guerre d’hommes ! « Côte à côte avec nous, nos sœurs bousculent un peu plus le dispositif ennemi et liquident définitivement les vieilles mystifications de la musulmane arabe soumise. »

L’immigration économique des Indigènes issus des colonies vers l’ Europe

C’est pendant la fin de la colonisation que les premiers immigrés algériens, marocains et tunisiens arrivent en Europe Occidentale. Après les indépendances théoriques de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie, la France a quand même un intérêt économique à garder cette immigration. Celle-ci est extrêmement discrète et vit dans des ghettos : les immigrés « rasent les murs ».
La France attendra de cette immigration qu’elle retourne chez elle mais ce retour n’aura pas lieu. C’est le moment de transformer cette immigration économique initiée par les états coloniaux eux-mêmes en problèmes; la télévision ayant fait sa grande entrée dans les foyers européens, de 1960 à 1970 on y entretiendra l’image selon laquelle l’immigré est différent du Français et que ce dernier a intérêt à ce qu’il en reste ainsi. C’est aussi à ce moment que l’immigré devient le musulman suivant un schéma de construction d’un islam totalement imaginaire (5); l’étape première et majeure dans la construction de cet islam imaginaire se joue entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1980 où deux phénomènes concomitants vont inciter le regard médiatique à s’intéresser tout particulièrement à l’islam : l’évolution de la situation internationale d’abord avec la crise pétrolière, et la très spectaculaire révolution iranienne.

Les profits économiques de la France sont mis à mal. Les mouvements de gauche se sentent trahis après le soutient qu’ils avaient porté à la révolution iranienne. Il faut diaboliser les responsables !
En 1989, éclate l’affaire Rushdie, et la première « affaire des tchadors » dans un collège de Creil. Cette polémique est justement lancée par la gauche trahie, quasiment par vengeance.
Les principes de « valeurs de la République » et de « laïcité » y sont mis en exergue. L’image du « bon musulman » arrive : sont « bons musulmans » ceux qui se positionnent en faveur de Rushdie et contre le foulard, et sont « intégristes » ceux qui sont contre Rushdie et contre l’interdiction du foulard.

Le 9 novembre 1989, c’est la chute du mur de Berlin et pendant que la France se questionne sur son identité dans le contexte mondialisé alors que la deuxième génération d’immigrés revendique son identité islamique. C’est le début de la crise aigue !
L’exclusion des « trois tchadors » du collège de Creil relève de la plus haute symbolique : on a exclu l’Iran du champ de vision de la France.
Les interdictions se multiplient et les arguments d’émancipation sont toujours à l’ordre du jour. Quand les filles voilées deviennent émancipées, c’est qu’elles seront devenues des outils de manipulation intégriste. Quand les filles émancipées dévoilées dénoncent la discrimination faite à leurs sœurs, c’est qu’elles sont influencées… !
L’évolution du vocabulaire pour identifier le foulard est tout à fait emblématique de la posture française : on passe du tchador iranien durant et après la révolution iranienne, à la burqa depuis l’invasion américaine en Afghanistan.
Il faudrait en réalité un ouvrage entier pour exposer l’évolution de notre situation depuis 1975. Nous la résumerons par l’image suivante :

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… c’est que cette liberté, égalité et fraternité ne t’ont jamais été destinées, ô jeune musulmane !
Soit !

Pour conclure, nos contemporains n’ont en réalité rien inventé, l’histoire ne fait que se répéter depuis des siècles et à chaque obstacle politique que vit l’Occident, la question de l’islam, et tout particulièrement du voile (et donc des femmes), est manipulée à des fins de propagande politique. L’immigration, comme la question socio-économique, comme le contexte politique international ne sont que des pivots autour desquels les dominants articulent leurs positions contre l’Islam profondément ancrées en eux et en le système qu’ils animent et qui les anime.
Il est donc plus que nécessaire pour nous de replacer la lutte là où les abus ont commencé il y a des siècles et perdurent,en s’amplifiant aujourd’hui ; sur le plan idéologique !
Nous devons impérativement arrêter de nous mentir en pensant que ce n’est que parce que les autres ne nous connaissent pas et ont peur qu’ils nous considèrent de la sorte. Ces autres nous connaissent bien, du moins son élite, et depuis très longtemps comme nous le montre l’histoire! Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que l’écrasante majorité des agressions que connaissent les sœurs aujourd’hui trouvent leurs sources dans les institutions de l’Etat : violence symbolique via les discours politiques, violences morales via le système d’éducation et le marché de l’emploi, violences physiques via le système sécuritaire, etc.

Il ne s’agit donc plus uniquement de peur mais de haine, bien construite idéologiquement. Derrière chaque phrase assassine envoyée par un élu, derrière chaque article de presse rageur, derrière chaque insulte, bref derrière chaque violence symbolique, morale ou physique il y a des idées, des théories, de la propagande, de la peur alimentées par de la haine intellectuellement construite, de l’Histoire !

C’est donc dans la construction d’un rapport de force idéologique que nous devons concentrer nos efforts ; en nous réappropriant NOTRE HISTOIRE, surtout celle qui est liée à la leur et dont ils se sont octroyé le monopole de l’analyse et de l’enseignement ; en réaffirmant NOS VALEURS qu’ils n’ont de cesse de dénigrer ou dont ils nous dictent, sans gêne aucune, la manière dont nous devons les vivre ; en analysant les faits de société selon NOTRE GRILLE DE LECTURE ISLAMIQUE animée par la justice ; et surtout en reconquérant NOTRE IDENTITE de musulman-e-s !

Nous arriverons alors, petit à petit et avec l’aide d’Allah, à dénouer les nœuds de notre situation comme il se doit pour avancer au mieux ; cet article se voulait être une contribution à cela.

Puisse le Très Haut nous en donner la force !

Oumou Hourayra et Oum Anas pour Anâ-Muslima

———————————————————

Notes :

(1) Les éléments d’histoire et citations repris dans cette partie sont issus de l’ouvrage de Sadek Neaimi « L’Islam au siècle des Lumières : image de la civilisation islamique chez les philosophes français du XVIIIe siècle ». Ed L’Harmattan.
(2) Les éléments repris dans cette partie sont issus de l’ouvrage de Lynne Thornton « La femme dans la peinture orientaliste ». Ed ACR.
(3) Les éléments repris dans cette partie sont issus de l’ouvrage de Ipek Calislar « Latife Hanim » et ont été traduits du Turc et analysés par Oum Ragheb.
(4) Les éléments et citations repris dans cette partie sont issus de l’ouvrage de Frantz Fanon « L’an V de la révolution algérienne ». Ed La Découverte.
(5) Les éléments repris dans cette partie sont issus de l’ouvrage de Thomas Delthombe « L’Islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 ». Ed La Découverte.

Source : http://www.ana-muslim.org/le-voile-et-la-femme-musulmane-dans-lhistoire/

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2 réflexions au sujet de « Anâ-Muslima : Le voile et la femme musulmane dans l’Histoire »

    ahlem a dit:
    janvier 3, 2014 à 9:38

    salem alaykoum,

    J’ai appris beaucoup de choses en lisant votre article. Barak Allah ou fikoum.

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